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La folle histoire du réfugié afghan fondu de vins naturels en Alsace

Publié le

par Konbini Food

© SEBASTIEN BOZON/AFP

Arrivé en France en 2016, il est désormais bien décidé à se lancer à corps perdu dans le monde viticole.

"C’est en Alsace que je suis tombé amoureux du vin" : en France depuis 2016, Haroon Rahimi, réfugié afghan de 24 ans, s’est pris de passion pour cette boisson interdite dans son pays d’origine et rêve de redonner vie aux cépages alsaciens "oubliés".

"La période la plus difficile de ma vie, c’est quand j’ai dû partir d’Afghanistan. La mentalité ne me plaisait pas, je me sentais très seul… Je ne trouvais plus ma place, ma vie était en danger", confie dans un français parfait cet élégant jeune homme à la fine moustache, originaire de Mazâr-e Charîf, au nord du pays.

En cet après-midi ensoleillé de juillet, sur les hauteurs paisibles de l’abbaye de Marbach, à Obermorschwihr (Haut-Rhin), les fracas de ce pays déchiré par la guerre semblent bien loin. Haroon déambule paisiblement dans les vignes du conservatoire viticole que cet ancien prieuré abrite depuis 2013 : 80 cépages bannis depuis des décennies, à l’image du Saint-Sauveur d’Alsace ou du Laska Bleu, y ont été replantés à titre expérimental.

C’est dans ce coin d’Alsace, celui de la route des vins, que Haroon a posé ses bagages avec sa femme, une comédienne d’origine strasbourgeoise, et leurs deux jeunes enfants. Ils se sont rencontrés au Théâtre du Soleil d’Ariane Mnouchkine, où le jeune homme, arrivé en France en mars 2016 grâce à un visa, a été hébergé, après quelque temps passé chez des oncles en région parisienne puis dans un foyer.

Haroon, qui brûle d’envie de s’intégrer, s’inscrit dans un lycée hôtelier à Paris, met les bouchées doubles pour apprendre le français, jongle entre les cours et les petits boulots… Jusqu’au déclic : fin 2016, pendant les fêtes de fin d’année passées en Alsace dans sa belle-famille, il potasse un concours et tombe "sur un site qui parlait d’un cépage 'grenache noir'" : "Je me suis dit 'Ça me correspond bien ce monde-là'. J’y ai trouvé de la poésie, de l’amour, la noblesse de la langue de Molière…"

Il décroche un bac professionnel à Narbonne, puis file en 2020 au lycée viticole de Rouffach (Haut-Rhin) où il vient d’achever sa première année de BTS viticulture-oenologie. C’est là qu’il découvre les vignes oubliées de l’abbaye de Marbach, grâce à son maître d’apprentissage, Stéphane Bannwarth, spécialiste de la biodynamie et de la vinification dans les amphores géorgiennes, les kvevri.

Ce viticulteur chevronné est aussi membre de Vignes Vivantes, une association alsacienne qui regroupe 115 vignerons et milite pour une meilleure connaissance des sols et des terroirs. Elle est à l’origine en 2013 du conservatoire de Marbach. Les cépages qui y ont été replantés avaient été bannis "dans les années 1930" car "considérés comme pas assez qualitatifs", résume Isabelle Kuntzmann, coordinatrice de l’association.

Nouveau déclic pour Haroon qui, "sans réfléchir", demande à en vinifier les raisins. "Je lui ai laissé carte blanche", se souvient M. Bannwarth. "Stéphane m’a aidé, j’étais comme un enfant qui venait de naître", nuance son élève. Au final, trois cuvées d’assemblage de vins naturels – Haroon ne jure que par eux – réussies, baptisées "Noah", "Lune rose" et "H’wwa" ("vivante", en hébreu).

Évidemment, pas question de commercialiser les quelque 70 litres de ce micro-cru, purement expérimental. Mais un beau galop d’essai pour Haroon, qui dispose désormais d’un titre de séjour de dix ans et veut se lancer dans la viticulture : "Mon avenir est en Alsace. Mon objectif, c’est de trouver un terrain pour planter des cépages oubliés et [les] vinifier."

"Je veux prouver qu’on peut faire de bons vins avec eux", poursuit le jeune homme, intarissable sur les qualités de "résistance" de ces cépages aux maladies comme le mildiou, qui fait actuellement des ravages dans les vignes, mais semble avoir selon lui relativement épargné celles du conservatoire. "Des cépages adéquats pour le futur" car capables de supporter le changement climatique, soutient-il encore.

Ce sera difficile, tempère Mme Kuntzmann : il faudra un très long chemin auprès des autorités françaises pour prouver qu’ils peuvent de nouveau être cultivés. Compliqué, mais "pas irréalisable", estime-t-elle toutefois. Haroon, lui, ne veut pas dévier de sa route : "Je veux donner une autre image des jeunes vignerons qui ne sont pas du sérail. Je veux montrer la voie." Et retrouver un jour, pourquoi pas, le goût de son premier verre de vin, pris il y a des années en cachette en Afghanistan…

Konbini food avec AFP

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